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ESPACES

Hammam

Ṭahāra — la purification. Avant d'être un lieu de repos, le hammam est, dans la maison musulmane, l'annexe de la prière : on s'y lave pour se présenter pur. Au Riad, il tient sa place à côté de l'atelier et de la salle de prière, avec la même sobriété.

La salle chaude du hammam : plate-forme de marbre octogonale, bacine et seau de cuivre, vapeur traversée par la lumière
LA RÈGLE

Ce qui se fait et ce qui ne se fait pas

La fūṭa se porte en permanence, de l'entrée à la sortie : la ʿawra reste couverte en tout temps, du nombril au genou, sans exception et sans dispense. Nul ne regarde et nul ne touche ce que la fūṭa couvre.

Le hammam n'est jamais mixte. Les heures des hommes et celles des femmes sont strictement séparées, comme le veut l'usage maghrébin. Aucune photographie n'y est prise, ni par les résidents ni par les hôtes.

Ces règles ne sont pas une précaution moderne. Elles reprennent, sans les alléger, celles que la tradition prophétique et les juristes musulmans ont fixées pour le bain dès les premiers siècles :

مَنْ كَانَ يُؤْمِنُ بِاللَّهِ وَالْيَوْمِ الآخِرِ فَلاَ يَدْخُلِ الْحَمَّامَ إِلاَّ بِمِئْزَرٍ

« Que celui qui croit en Dieu et au Jour dernier n'entre au bain qu'avec un pagne. »

Tradition prophétique — rapportée par al-Tirmidhī et al-Nasāʾī

Des fūṭa de lin écru pliées sur une banquette de marbre, une autre suspendue à une patère de bois

Une histoire méditerranéenne

Le hammam n'est pas né dans le monde islamique : il en hérite. Ses racines plongent dans les thermes romains et byzantins, que le monde musulman naissant adopte et transforme dès le VIIIe siècle. En al-Andalus, dès la fin de cette même époque, le bain apparaît dans les résidences et les palais avant de se diffuser dans les villes et les campagnes — porté par les géographes qui le décrivent, les juristes qui en réglementent l'usage, et les médecins qui en vantent les vertus.

مُتَفَرِّجُ الأَبْوابِ عَن صَحْنٍ ثَوى فيهِ الصَّباحُ وَشَرَّدَ الأَظلامُ

« Ses portes s'ouvrent largement sur une cour où le matin s'est établi et d'où l'ombre a été mise en déroute. »

— Ibn Darrāj al-Qasṭallī, poète andalou (Xe–XIe s.), Waṣf al-ḥammām

Un lieu que le droit encadre

Le bain public n'entre pas sans discussion dans la vie musulmane : il y entre encadré. Les juristes en fixent très tôt les conditions — couverture de la ʿawra, séparation stricte des sexes, interdiction du regard — et al-Ghazālī consacre aux ādāb al-ḥammām, les convenances du bain, un développement de son Iḥyāʾ ʿulūm al-dīn. En al-Andalus, le traité de ḥisba d'Ibn ʿAbdūn, rédigé à Séville au XIIe siècle, va jusqu'à régler qui peut travailler dans les bains, et sous quelles conditions de décence.

Le hammam est ainsi l'un des rares lieux de la ville dont l'usage soit, dès l'origine, écrit. C'est cette tradition-là, et non un règlement intérieur d'aujourd'hui, que la maison applique.

Salle d'un hammam ancien : colonnes de marbre, stuc sculpté patiné par les siècles, zellige polychrome et oculus

Les salles : un parcours, pas une pièce unique

Le hammam traditionnel n'est pas une salle unique mais un parcours en plusieurs pièces de température croissante, puis décroissante — un principe que l'on retrouve, avec des noms parfois différents, de l'Andalousie au Maghreb.

Salle Nom arabe Nom romain Fonction
Vestiaire المسلخal-maslakh apodyterium On y dépose ses vêtements et l'on noue la fūṭa avant d'entrer dans le parcours.
Salle froide البيت الباردal-bayt al-bārid frigidarium Le corps s'y acclimate à l'entrée ; on y revient ensuite se reposer longuement, autour d'un thé, une fois le bain terminé.
Salle tiède البيت الوسطانيal-bayt al-wastānī tepidarium Le cœur du hammam : la plus grande, celle où l'on passe le plus de temps, entre vapeur légère et parfums.
Salle chaude البيت السخونal-bayt al-sukhūn caldarium (ou calidarium) La plus intense : la chaleur y ouvre les pores et prépare la peau au savon noir, puis au gant kessa.
Chaufferie بيت النارbayt al-nār praefurnium Invisible aux baigneurs, derrière la salle chaude : elle alimente tout le système en chaleur.

Cette organisation en salles de température croissante n'est pas une invention islamique : elle prolonge directement celle des thermes romains. La correspondance, on le voit, ne porte pas sur une ou deux pièces mais sur le bâtiment entier — du vestiaire où l'on se déshabille jusqu'à la chambre de chauffe que le baigneur ne voit jamais. Le nom change de langue, la logique reste intacte.

Le rapprochement est d'autant plus net que le procédé de chauffe est lui aussi hérité : la chaleur du praefurnium circule sous le sol et dans l'épaisseur des murs, selon le principe romain de l'hypocaustum, que les bains d'al-Andalus puis du Maghreb ont conservé sans le modifier.

Dans la salle chaude, la vapeur est le plus souvent parfumée à l'huile essentielle d'eucalyptus — parfois associée à la menthe — diffusée pour dégager les voies respiratoires ; l'huile d'argan et l'huile d'olive, elles, restent réservées au soin de la peau, non à la vapeur.

Le parcours n'est pas linéaire : on revient, à la fin, se reposer dans la salle froide. Le hammam n'a jamais été une étape rapide, mais une occasion qui pouvait durer des heures.

Enfilade de deux arcs outrepassés alignés, la vapeur s'épaississant de salle en salle

À Fès même, le Hammam al-Mokhfiya — daté du milieu du XIVe siècle, sous le règne du sultan mérinide Abū ʿInān, orné de stuc sculpté et de zellige, et rattaché au habous de la mosquée Qarawiyyin — témoigne de cette même organisation spatiale, à quelques pas de ce que sera un jour le Riad.

La salle froide : grande salle à arcs, vasque octogonale centrale, bacines de laiton alignées sur la banquette de marbre

Le göbek tasi — la pierre chauffée

Au centre de la salle chaude, certains hammams disposent d'une large plate-forme de marbre chauffée par-dessous — le göbek tasi (« pierre du nombril »), sur laquelle on s'étend pour suer avant le gommage. L'élément appartient d'abord à la tradition ottomane du hammam, distincte de la tradition maghrébine et andalouse dans laquelle s'inscrit le Riad — mais on le retrouve aujourd'hui, par mélange des usages, dans nombre de hammams marocains contemporains, notamment à Marrakech et à Fès.

Au Riad, le choix reste fidèle à la logique maghrébine d'origine : plusieurs salles de température croissante plutôt qu'une seule pierre centrale. Le göbek tasi, là où il existe, répond du reste au même principe que tout le hammam — la chaleur qui prépare le corps avant tout autre geste.

La plate-forme de marbre octogonale, vide et humide, au centre de la salle chaude

Le rituel : trois gestes, un ordre ancien

Les instruments du bain : gant kessa, seau et bacine de cuivre posés sur une banquette de marbre

Le savon noir (sabun beldi)

Pâte sombre à l'huile d'olive, parfois enrichie d'olives concassées, historiquement liée à des centres de production comme Essaouira. Appliqué sur peau chaude et humide, on le laisse poser plusieurs minutes : c'est lui qui ramollit en profondeur ce que le gant viendra ensuite retirer.

Le gant kessa

Tissé, volontairement rugueux, il exfolie par mouvements circulaires fermes mais mesurés. Ce n'est pas un geste de violence contre la peau : c'est un geste de patience — le même esprit que celui du potier ou du tanneur, appliqué au corps plutôt qu'à la matière.

Le ghassoul (ou rhassoul)

Argile minérale extraite dans les montagnes de l'Atlas, appliquée en masque : elle absorbe, resserre, purifie — sans agresser la peau, à la différence des savons industriels.

Le rituel se referme par quelques gouttes d'huile d'argan, pour sceller ce que la vapeur et l'argile ont ouvert.

Ces trois gestes ne visent pas l'agrément : ils visent la propreté rituelle. Ce que la vapeur ouvre, l'argile le referme, et le corps redevient apte à la prière.

Le tayeb — un métier du hammam

Dans le hammam traditionnel maghrébin, l'homme qui pratique le pétrissage se nomme le tayeb ; son pendant féminin, la tayyaba, exerce dans les hammams de femmes. Les deux mondes restent strictement séparés, par des salles ou des horaires distincts.

Ce n'est pas un métier de station thermale, formé à une école : c'est un savoir transmis à l'intérieur du hammam même, par la répétition — la même logique de transmission que celle des ateliers de Dar al-Hiraf, appliquée au corps plutôt qu'à la matière. Le geste, ferme et bref, dénoue les tensions du travail manuel : un pétrissage des muscles du dos et des épaules, dans les limites que le droit fixe au bain.

Cet héritage n'est pas propre au monde islamique : les thermes romains et byzantins pratiquaient déjà la tractatio, le pétrissage à l'huile après le bain — un geste que le hammam a hérité et transmis à sa manière, jusqu'à aujourd'hui.

L'eau coulant d'un robinet de laiton dans une bacine de cuivre, sur le sol de marbre ruisselant

Le hammam et les jinn — une croyance populaire

Dans la tradition populaire marocaine, le hammam est réputé être un lieu où les jinn — êtres invisibles évoqués dans le Coran, faits de feu sans fumée — aiment séjourner. On raconte qu'ils affectionnent les lieux humides et peu fréquentés.

De là une habitude simple, encore vivante aujourd'hui : prononcer la basmala avant d'entrer, comme avant toute salle d'eau — un geste qui remonte à une tradition prophétique associant la formule au passage vers des lieux d'impureté rituelle, bien avant que la croyance populaire sur les jinn ne s'y greffe.

Cette tradition appartient à la mémoire populaire, non au cœur de la doctrine — un exemple de plus de la manière dont le sacré et le quotidien restent, au Maroc, intimement mêlés.

Les termes de cette page sont réunis dans le glossaire de la maison.